De Bienne à Montréal

Anaïs Sancha est étudiante en 2ème année à l’Institut littéraire suisse. Ce semestre, elle est partie étudier en échange à l’UQÀM, Université du Québec à Montréal. Pour nous donner un aperçu de son séjour, Anaïs a accepté de répondre à quelques questions.

Tout d’abord, peux-tu expliquer les raisons de cette destination ? Qu’es-tu allée chercher à Montréal ? Qu’as-tu trouvé ?

J’avais entendu parler de cette possibilité d’échange avant mon arrivée à l’Institut littéraire suisse. Je pense que découvrir le monde – et se découvrir soi-même par la même occasion – est une opportunité à saisir, en tant qu’étudiante. En allant à Montréal, je voulais me confronter à l’inconnu. Découvrir de nouveaux horizons, une manière de vivre différente de celle de la Suisse, me confronter à la langue française parlée autrement, lire du produit local, étudier au sein d’une université dans laquelle je pourrais me perdre à chaque couloir au vu de son immensité. Connaître un environnement inédit pour mon écriture. Faire des rencontres avec d’autres mentalités, d’autres points de vue, le tout dans un paysage inexploré. Et j’ai tout trouvé ! Je m’en sens réellement enrichie, que ce soit en tant qu’apprentie auteure, lectrice passionnée, suisse, étudiante ou voyageuse.

 

Et as-tu perdu des choses en cours de route ?

J’ai temporairement perdu la Suisse, le quotidien que j’y avais, les gens que j’aime qui y vivent ainsi que les escaliers de l’Institut qui craquent délicieusement. Pourtant, comme je savais ces pertes temporaires, j’ai décidé de les accepter comme une parenthèse, préférant me concentrer sur ce que j’ai trouvé ici au Québec, plutôt que sur ce que j’ai laissé derrière mes valises et moi.

 

À l’UQÀM, tu suis un cursus en création littéraire. Quelles sont les spécificités des enseignements à l’UQÀM ?

À l’UQÀM, les études sont tellement différentes qu’elles le sont à l’Institut! Ici, en ce qui concerne l’écriture, l’accent est mis sur la théorie plutôt que sur la pratique. De plus, en faculté des arts, un cours ne compte en général pas moins d’une vingtaine d’étudiants et peut atteindre jusqu’à une soixantaine ! L’université en elle-même est très politisée, ce qui a été totalement nouveau pour moi. Par contre, comme à l’Institut, j’ai constaté avec joie qu’il y a une très grande tolérance de l’autre, une liberté énorme à pouvoir rester soi-même. La plupart des cours sont magistraux – pourtant, certain-e-s enseignant-e-s sollicitent leur auditoire, ce que je trouve vraiment enrichissant. Ici, les examens sont beaucoup plus nombreux qu’à l’Institut. J’ai conservé la constance dans le travail que j’avais acquise à l’Institut, mais surtout pour les révisions. Les matières de mon cursus sont les suivantes : « enjeux du roman québécois », « corpus étranger », « écriture dramatique » et « littérature et psychanalyse », et j’ai eu un véritable coup de cœur pour cette dernière ! Ce dont je suis contente, c’est que ma plume se précise, s’oriente, s’affine et s’affirme grâce aux cours que je suis ici. Mon écriture se développe certes différemment au contact des cours de l’UQÀM, mais tout autant que si j’étais restée à Bienne. C’est à la fois étonnant et très réjouissant.

 

Le déplacement géographique – Bienne et Montréal sont séparées par un océan et 5’913 km – a-t-il une influence sur ta pratique d’écriture ?

Le contexte spatial est évidemment différent. Or, tout comme en Suisse, j’ai fini par adopter plusieurs lieux habituels où écrire, en expérimentant parfois quand même de nouveaux endroits (un bar dans le style Harry Potter, des cafés Van Houtte…). Ici, j’ai une sorte de routine qui s’est installée : à chaque fois que je m’apprête à écrire, juste avant, je me promène un moment, balade qui ne se fait pas forcément en extérieur. C’est quelque chose que je ne faisais pas en Suisse et qui, étrangement, s’est installé naturellement. Ici, j’ai tendance à moins écouter de musique lorsque j’écris, je ne saurais pas tellement l’expliquer.

 

Le français parlé à Montréal est différent du français parlé à Bienne. Est-ce que cette expérience modifie ou nourrit ton rapport à la langue – y compris dans tes textes ?

Les premiers temps de mon séjour, j’ai été déstabilisée par la langue. J’avais fait une liste de vocabulaire français-québécois, qui m’a un peu aidée. En fait, j’ai l’impression que le québécois est pour le français ce qu’est le suisse-allemand pour l’allemand.  Maintenant que je suis habituée, j’ai pu prendre conscience que cette expérience – le contact avec le québécois, mes cours universitaires et mes lectures québécoises – nourrit mon rapport à la langue. J’ai la sensation d’avoir appris et intégré la richesse d’une nouvelle langue ! Parfois, quand je m’exprime, oralement ou par écrit, je m’interroge : est-ce que, de retour en Suisse, on saisira toujours ce que je souhaite énoncer ? Je me suis rendue compte qu’il suffisait de quelques expressions, termes et façons de prononcer pour plonger l’autre dans l’incompréhension d’un discours. En arrivant au Québec, j’ai été forcée d’adapter mon langage, puisque je voulais être comprise. Aujourd’hui, je me rends compte qu’un temps de réadaptation me sera nécessaire, dès mon retour en Suisse. Toutefois, je sais que je garderai en moi cette nouvelle richesse québécoise, ce qui me donnera davantage de liberté et de possibilités dans tout ce que j’exprimerai.

 

Sur quoi travailles-tu en ce moment ? Quels sont tes projets ?

Pour l’UQÀM, je dois écrire une pièce de théâtre d’une quinzaine de minutes, c’est un défi pour moi, car je n’ai pas beaucoup de pratique dans ce genre littéraire-là. Pour l’Institut, j’ai décidé ce que sera mon projet de mentorat à mon retour, et je réfléchis à sa configuration. Pour moi-même, je me suis lancée dans un énorme projet, dont l’histoire se déroule au Canada. J’ai également un blog, commencé ici au Québec, que j’alimente à raison de deux articles par semaine. J’ai encore plusieurs nouvelles dont l’histoire m’est connue, mais que je n’ai pas encore écrites. Je compte profiter de mon dernier mois ici, pendant lequel je serai en vacances, pour m’y consacrer.

 

Avec des « Si » on met, paraît-il, Paris en bouteille. Peut-on mettre Montréal dans un poème ?

Qu’il serait vaste, ce poème, pour une Suisse qui trouvait pourtant que Genève était une grande ville !

À Montréal, les « Si » paraissent devenir envisageables, et cette magie serait ressentie dans chaque vers. Ajoutez à cela énormément de couleurs, sur les murs et dans tous les mots.

Prenez encore de la gentillesse, des sourires, un peu de sonorité francophone étrange au premier abord, un peu d’anglais américain également, le tout saupoudré de neige ensoleillée.

Ajoutez du mystère, car la poésie de cette ville en est imprégnée – quiconque affirme connaître tous les secrets de Montréal n’existe que dans les retours à la ligne vides, entre deux strophes, de ce poème.

Prenez finalement un billet d’avion pour venir visiter, car je ne peux avoir l’audace d’être l’unique poète de ce « si ».

 

Propos recueillis par Romain Buffat